Alternative Université Bordeaux 3

bilan de ma charge de mission par Yves-Charles Grandjeat

Chères et chers collègues :

 

Ma démission de ma charge de mission aux politiques scientifiques il y a un peu moins de 2 ans a fait l’objet d’une mise en cause par « le chercheur enchaîné » ainsi que d’allusions bienveillantes laissant entendre qu’il s’agirait là d’un échec personnel.

 

Permettez-moi donc une brève mise au point. A la demande du président de l’université,  je n’ai pas rendu publiques les raisons de cette démission. Ce silence n’est pas bon : il laisse la place à toutes les élucubrations. Je le romps donc, moins pour répondre à des attaques personnelles que parce que notre communauté mérite la
clarté, et que de cet évènement peuvent découler quelques enseignements utiles au moment où la campagne pour le renouvellement des conseils cherche à imaginer l’université de demain.

 

Ma démission a résulté de deux catégories de cause.

 

1/ des désaccords politiques avec les choix majoritaires de l’équipe présidentielle sur quatre principaux points :

 

a) la gestion de la fin du conflit sur la mastérisation. L’équipe présidentielle s’est  fortement divisée sur ce point, d’emblée,entre partisans de la méthode forte et partisans (dont je faisais partie) de la négociation avec les étudiants engagés dans le mouvement.

 

b) la mise en œuvre de la réforme interne. Je n’ai jamais compris et ne comprends toujours pas pourquoi l’intérêt d’une réforme qui nous a désorganisés, affaiblis, atomisés alors nous étions déjà fragilisés par le combat perdu contre la LRU et nous avions besoin de toutes nos forces pour des chantiers urgents, notamment la construction du nouveau quadriennal.

 

c) la non-application de certains points du programme PAR qui me paraissaient importants, dont (il y en a d’autres) : la création d’une cellule de veille et de médiation faisant le lien entre « le château » (premier étage du bâtiment central) et la « base » (le reste de l’université).

 

Sur ces trois points, néanmoins, j’étais bien conscient qu’il fallait savoir faire preuve de souplesse, et savoir « avaler des couleuvres » au nom de la  solidarité d’équipe, si l’essentiel était préservé. J’ai donc dégluti.

 

d) Le non-respect des résultats de la consultation pourtant mise en place par l’équipe présidentielle elle-même concernant le nom de la future UFR Langues. Même si la consultation était imparfaite, les résultats étaient assez tranchés pour être indiscutables : une très large majorité des voix exprimées avaient choisi « langues et cultures », une petite minorité « langues et civilisations ». C’est pourtant cette dernière appellation qu’ a imposé  un vote du CA ne tenant aucun compte des résultats de la consultation directe. On mesure aujourd’hui en France, (merci C. Guéant)  l’enjeu symbolique des débats qui entourent le terme de « civilisation ». On le mesurait déjà à l’UFR Langues il y a 2 ans. Le refus de prendre en compte les résultats d’une procédure d’exercice de la démocratie
directe était totalement contraire aux engagements sur la gouvernance sur la base desquels j’avais intégré l’équipe. Ce fut le désaccord de trop.

 

2/ Des obstacles politiques, logistiques, techniques, à l’exercice de ma charge de mission.

 

Mon cas parait ici représentatif de plusieurs cas semblables de mise en échec, avec parfois un lourd coût humain, de collègues, notamment administratifs, théoriquement chargés de tâches qu’ils ont été concrètement empêchés d’exercer. 

 

a) J’étais censé superviser le service de la recherche, à l’époque REVALED, pour éviter les dérives de la mandature précédente. Ceci impliquait évidemment une présence régulière, concrète, physique, au sein du service. Pourtant je n’ai pu y obtenir de bureau : il m’a été à chaque fois répondu que la pénurie de locaux due aux travaux ne permettait pas de répondre à cette demande. Un bureau m’a enfin été alloué… dans les jours qui
ont suivi ma démission!

 

b) Il régnait au sein du service (c’est sans doute toujours le cas) une tradition de forte insularité et de grande méfiance vis-à-vis de toute « intrusion » de la part des enseignants-chercheurs dans le fonctionnement du service. Je n’ai jamais pu, malgré des demandes réitérées, obtenir la moindre réunion de service. Il est vrai que l’absence d’un bureau permettant d’officialiser ma mission fragilisait mes demandes.

 

c) Par contre, j’ai pu, à l’occasion de « visites » dans le bureau de la responsable administrative du service, m’étonner d’y trouver cette responsable, le VP CS, et tel  ou tel BIATOS du service, en réunion dont je n’étais pas informé. Il est apparu assez rapidement que la présence indispensable au jour le jour (notamment en période de visite l’AERES) dans ce service, du VP CS, y rendait la présence d’un chargé de mission redondante. Mais
je n’ai pu obtenir de clarification sur ce point.

 

d) En revanche, l’autre côté de la charge de mission, travail de lien, de maillage, de suivi des projets et des porteurs de projets notamment pour favoriser l’incubation de projets région ou ANR était clair, et nécessaire. Aujourd’hui, les axes prioritaires ne fonctionnent pas, les axes blancs ne sont que du BQR. Là encore, il
fallait simplement un lieu où recevoir et faire se rencontrer les collègues. A mes demandes de plus en plus insistantes,  il me fut répondu que si le VP CA devait satisfaire toutes les demandes de locaux, il n’aurait plus qu’à démissionner.

 

J’ai alors envisagé de m’installer au milieu du couloir, au niveau du Service de la Recherche, avec un petit panneau « chargé de mission aux politiques scientifiques ». A la réflexion, ce moment coïncidant avec le rejet de la consultation directe évoquée plus haut, il m’a semblé plus digne de démissionner. Vous savez maintenant pourquoi.

 

 

Deux leçons :

 

- leçon générale : même si le réalisme implique une certaine souplesse dans l’application d’un programme, il y a une limite à respecter. On en mesure aujourd’hui les effets, dans la dépolitisation des débats (vive le pragmatisme ! à bas l’idéologie !) et la désaffection de la communauté vis-à-vis de la campagne électorale. Mais peut-on donner à cette communauté  le sentiment qu’elle peut s’exprimer, ne pas en tenir compte, et ensuite s’étonner qu’elle tourne le dos aux débats ? Il faut des mécanismes qui redonnent un sens à l’engagement ou alors tout est fini : place aux spécialistes et techniciens du management d’une communauté absente.

 

- leçon particulière : il faut un chargé de mission aux politiques scientifiques dont le rôle ne soit pas le pilotage d’un
service, mais soit centré sur l’impulsion, l’accompagnement, la coordination de projets vers des périmètres régionaux, nationaux, voire européens et internationaux. (et lui donner les moyens réels de le faire)

 

Bien cordialement à toutes et tous,

 

YC Grandjeat

 



15/02/2012
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